
"De mémoire d’Africain, aucun musicien n’aura marqué d’un tel impact la vie socio-politique d’une nation, qui plus est la plus puissante du continent. Nous sommes au Nigeria au début des années 1970. Le pays à peine sorti de la guerre du Biafra connaît un véritable boom pétrolier qui le propulse en quelques mois au rang des premiers pays exportateurs de l’OPEP. Les juntes militaires se succèdent, l’élite et les multinationales se partagent alors les bénéfices de la manne pétrolière dans une corruption généralisée, tandis que les ghettos se multiplient dans la périphérie de Lagos. Dans cette atmosphère où la corruption et l’arbitraire sont loi, émerge un chanteur : Fela Anikulapo Kuti.

Il se sert de sa musique comme d’une redoutable arme pour brosser un sombre tableau des mœurs socio-politiques. Ses chansons en pidgin — l’anglais du petit peuple — qui durent en moyenne un quart d’heure sont souvent de virulentes diatribes contre la dictature militaire, la corruption qui gangrène les élites, mais décrivent aussi la misère de la rue et suggèrent à l’Africain qu’il doit conquérir sa liberté par un retour aux sources qui lui rendra son identité et sa vérité.

Musicien génial et inspiré, Fela allie le jazz et la soul aux rythmes locaux, le ju-ju et le high-life dans un cocktail explosif : l’afrobeat. Sa popularité s’étend bientôt au-delà même des frontières du pays grâce à des tubes qui font de véritables cartons dans toute la sous-région : Shakara, Zombie, Lady , No agreement... Le petit peuple des ghettos a trouvé son héros, celui qui dénonce les bassesses de la haute société et fait trembler les puissants. Mais très vite, il va s’attirer les foudres du pouvoir militaire qui supporte très mal ses satires qui le tournent en bourrique. Fela est plusieurs fois jeté en prison, torturé. Sa résidence baptisée Kalakuta Republic est saccagée dans une opération commando au cours de laquelle sa mère âgée de 78 ans est défenestrée — elle succombera quelques mois plus tard des suites de ses blessures.Alors que le pays connaît un véritable boom pétrolier, une fracture sociale s'amorce entre, d’un côté l’élite corrompue qui en profite, et de l’autre la grande majorité d’anciens paysans qui, attirés par le mirage pétrolier ont déserté leurs champs pour tenter leur chance à Lagos. La musique de Fela est le cri de cœur de ces millions d’exclus qui ne veulent pas mourir, le cireur de chaussures ambulant ou le boy payé 50 nairas le mois.1979 voit le retour d’un gouvernement civil au Nigeria. Il fonde alors son parti, le Movement Of the People (M.O.P.) et se déclare candidat aux élections de 1983. Mais le chemin vers la présidence est enrayé lorsqu’en 1981, les autorités l’enferment pour possession de cannabis et interdisent dans la foulée son parti et sa branche culturelle, les YAP — Young African Pioneers. Il réplique en sortant Army arrangement qui met en lumière un scandale financier impliquant la junte au pouvoir. Alors qu’il s’apprête à se rendre à New York où il doit enregistrer son nouvel album, il est de nouveau arrêté à l’aéroport de Lagos pour exportation illégale de devises. Si le chef d’inculpation ne trompe personne, il en prend pour cinq ans de prison — le juge avouera plus tard avoir subi des pressions gouvernementales. La pression économique des bailleurs de fonds, la mobilisation générale des artistes qui organisent des concerts de soutien en Europe, le renversement de la dictature de l’implacable général Buhari obtiennent finalement sa libération en 1986.

Il entre alors dans une semi-retraite que seuls quelques concerts dans sa boîte privée, le Shrine et la sortie de Beasts of no nation, viennent troubler. Il laisse le devant de la scène à son fils aîné et digne successeur, Femi Kuti. Le rebelle flamboyant semble avoir perdu sa verve contestataire. Même au plus fort de la dictature du général Abacha, l'emprisonnement de son frère, Beko Ransome Kuti, président de la Ligue Nigériane des Droits de l'Homme, le laisse sans réaction. Les mauvaises langues le disent fini. C'est oublier que l'homme se bat depuis des mois contre le Sida, la maladie affecte d'autant plus gravement son corps que les nombreux sévices subis en prison l'ont affaibli. Il s'éteint finalement le 2 août 1997, laissant derrière lui un immense vide. La nation entière pleure la mort de son héros. Les autorités militaires qui l'ont pourtant impitoyablement réprimé avouent avoir perdu « l'un des hommes les plus valeureux de l'histoire du pays », décrètent quatre jours de deuil national et proposent même de lui organiser des funérailles nationales. Le 12 août, près d'un million de Lagossiens descendent spontanément dans les rues pour lui rendre un dernier hommage et l'accompagner dans sa dernière demeure. Conformément à son testament Fela est inhumé à son domicile de Gbemisola, Ikedja à côté de la tombe de sa mère, Funmilayo Ransome Kuti. « He will live for ever »." Wikipédia.
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